Cette année, le Comité des 12 jours d’action contre les violences faites aux femmes a choisi le thème « Précarité genrée ; violences ignorées », notamment afin de mettre en lumière un type de violence aussi courant que méconnu ; la violence économique.
Dans cet article, nous proposons d’explorer quelques obstacles fréquemment rencontrés par les femmes sur leur parcours vers la réussite professionnelle, l’autonomisation financière et la sécurité économique. En tant qu’organisme multiservice, le Y des femmes s’attaque à certains de ces obstacles et propose une ou plusieurs solutions concrètes pour favoriser le développement optimal du plus grand nombre de femmes possible.
État de situation
Dans la quête de l’égalité des sexes sur le plan professionnel, les femmes font encore face à de nombreux obstacles. Les statistiques ne mentent pas : encore aujourd’hui, le revenu médian des femmes au Québec est plus bas de 16 % par rapport à celui des hommes et cet écart se creuse à près de 30 % chez les femmes de 65 ans et plus. Pourquoi, encore aujourd’hui, cet écart subsiste-t-il?[1]
Dépréciation systémique du genre féminin
La Loi sur l’équité salariale fut certes un grand pas pour corriger les inégalités salariales. Toutefois, une loi à elle seule ne peut venir à bout de siècles d’inégalités en emploi et déconstruire les conceptions que certains emplois sont des « vocations » (les emplois du « care » pour reprendre l’expression anglaise), justifiant inconsciemment des salaires moindres dans ces secteurs largement féminins.
Stéréotypes et métiers non-traditionnels
Les stéréotypes persistant dans de nombreuses professions ou secteurs d’emplois « traditionnellement masculins ou féminins » (ingénieur ou infirmière, construction ou enseignement) peuvent décourager les femmes à poursuivre des carrières dans des secteurs majoritairement masculins, souvent plus payants.
Afin de briser ces stéréotypes, le Y des femmes offre aux jeunes des écoles secondaires des ateliers sur les stéréotypes de genre. Ces ateliers visent notamment à encourager les filles à explorer divers métiers dits « traditionnellement masculins ».
Agissant en amont pour prévenir les inégalités, nous créons des outils et ressources destinés aux milieux scolaires et intervenant·es jeunesse facilitant la mise la mise en place de pratiques favorables à l’égalité des chances.
Un sentiment d’imposture tenace
Au fil des ans, notre expérience auprès de milliers de femmes souhaitant effectuer un retour en emploi nous a permis de constater que, malheureusement, plusieurs femmes doutent de leur propre valeur sur le marché du travail. Elles peuvent ainsi omettre de postuler sur certaines offres dont elles ne considèrent pas posséder 100% des compétences requises. Dans le même esprit, les femmes hésitent davantage à négocier leur salaire.
Le Y des femmes accompagne les participantes de ses programmes d’employabilité et d’entrepreneuriat dans l’exploration de leurs compétences personnelles et professionnelles. Nos conseillères les soutiennent dans l’élaboration d’un CV à la hauteur de leur valeur professionnelle, mais aussi dans la prise de conscience de leurs forces, de leurs qualités et de leur potentiel sur le marché de l’emploi ou dans le monde de l’entrepreneuriat.
Les programmes du Y des femmes misent sur le développement de la confiance en soi et des réseaux de soutien, sur l’accompagnement psychosocial et la reconnaissance des réussites pour aider les femmes à surmonter ces obstacles.
Pertes salariales liées à la maternité
Bien que le congé de maternité au Québec soit l’un des plus avantageux au monde, nous constatons, auprès des femmes que nous accompagnons, que la maternité et le fait de s’absenter du travail pendant plusieurs mois sont souvent des freins majeurs à leur ascension professionnelle. Certaines perdent leur emploi pendant cette absence, d’autres ne sont pas considérées pour des promotions. La charge accrue qu’entraîne la maternité et les responsabilités familiales pèsent lourd dans la balance quand il s’agit de postuler sur des postes à haut niveau de responsabilités dont les heures sont souvent moins compatibles avec la conciliation travail-vie familiale.[2]
Dans tous les cas, toutes subissent une perte de salaire due à leur absence du travail, à laquelle s’ajoute diverses pertes financières en termes de diminution d’économies (ex. REER, pensions).

Travail invisible et répartition inégale des dépenses
Les femmes font en moyenne 26,50 heures de travail invisible par semaine, en plus de leur travail officiel. […] À 15 dollars de l’heure, le salaire issu des tâches invisibles des femmes donnerait 400 $ par semaine. S’il faut multiplier ce chiffre par le nombre de femmes âgées de 18 à 85 ans concernées dans la province et par 52 semaines, cela donnerait 86 milliards par année de travail invisible qui n’est pas compté dans le produit intérieur brut et qui n’est pas reconnu par la société. – Odile Boisclair, ancienne présidente de l’R des centres de femmes du Québec [3]
Le déséquilibre qui persiste dans la gestion des responsabilités domestiques et la charge mentale portée majoritairement par les femmes contribue à faire en sorte que plusieurs d’entre elles choisissent des postes à temps partiel, à proximité de leur demeure ou à moins haut niveau de responsabilités. Inversement, parce qu’ils s’occupent moins des tâches domestiques, les hommes peuvent davantage se concentrer sur leur carrière, améliorant leur chance de réussite.
La nature des dépenses réparties au sein des couples hétérosexuels est un autre facteur affectant la création d’un avoir à long terme pour les femmes. Souvent détenteur d’un salaire plus élevé au sein de l’unité familiale, les hommes prennent souvent en charge les plus grosses dépenses constituant en réalité des « actifs » (ex. hypothèque, voiture), tandis que les femmes s’occupent des dépenses courantes (ex. épicerie, vêtements).
Cette division inégale des dépenses a pour effet d’enrichir les conjoints de sexe masculin, laissant leur conjointe sans biens ni actifs propres lors d’une éventuelle séparation. Les consultations à notre clinique d’information juridique portent d’ailleurs très souvent sur des questions de droit familial et nos cliniques d’impôts confirment cette fragilité économique accrue des femmes, entre autres lors d’une séparation.[4]
Se loger, un besoin essentiel plus difficile à combler
La situation actuelle du logement affecte particulièrement les femmes[5]. Elles sont à la tête de 80 % des familles monoparentales. De plus, elles vivent plus longtemps seules. Comme leurs revenus d’emploi ou de retraite sont moindres, elles sont particulièrement vulnérables et affectées par les prix élevés et le manque de logements abordables ou sociaux. En outre, plusieurs entre elles nous confient avoir subi de la discrimination au moment de trouver un logement.
La proche aidance au féminin
La proche aidance est un autre facteur de risque pour l’autonomie financière des femmes. Près de 58% des personnes aidantes au Québec sont des femmes et elles effectuent plus d’heures d’aidance que les hommes.[6] Le rôle de proche aidante est exigeant en termes de temps et d’énergie, menant souvent les femmes à sacrifier en partie ou en tout leur carrière, entravant du même coup leur développement professionnel.
Le Y des femmes offre du soutien aux proches aidantes d’aînées et de personnes atteintes du cancer. En plus d’obtenir un soutien personnalisé par nos intervenantes, les proches aidantes que nous accompagnons ont accès à une variété d’ateliers et de conférences visant à faciliter la gestion de leurs défis quotidiens, prévenir leur épuisement, augmenter leur pouvoir d’agir et améliorer leur qualité de vie.

Violences et santé mentale
Les femmes représentent la majorité des personnes victimes de violence par un·e partenaire ou ex-partenaire intime; les jeunes femmes de 15 à 24 ans étant surreprésentées.[7]
Qu’elles soient de nature psychologiques, physiques ou sexuelles et qu’elles soient perpétrées dans le cadre de leur vie personnelle (ex. entre partenaires intimes) ou professionnelle (ex. harcèlement sexuel), les violences à l’égard des femmes peuvent affecter profondément leur développement professionnel. Fuir un milieu de vie ou de travail dangereux, trouver un refuge et retrouver une certaine stabilité obligent souvent les femmes à s’absenter, voire à quitter leur travail. Comme le résumait l’une des femmes accompagnées au sein de notre programme de réinsertion sociale :
La violence conjugale, c’est pas comme une jambe cassée. Ça se voit pas toujours, mais c’est long et compliqué à guérir.
À l’origine de traumatismes et troubles de santé mentale divers, ces violences peuvent même déshabiliter les victimes au point de rendre impossible la poursuite de leur carrière.
En ce sens, YWCA Canada parle même des violences basées sur le genre et entre partenaires intimes comme d’une « épidémie relevant de l’ordre de la santé publique ».
En plus d’offrir des groupes de soutien aux victimes de violence conjugale, le Y des femmes tâche d’agir en amont pour prévenir l’apparition de ces violences de genre.
C’est pour sensibiliser les jeunes au consentement et soutenir les milieux d’enseignement dans leur travail de prévention et d’intervention à l’égard des violences à caractère sexuel (VACS) que des projets comme Connais-tu LA Limite et la plateforme Sans violence ont vu le jour.
Une solution privilégiée : l’intersectionnalité
L’intersection du genre avec d’autres facteurs tels que l’ethnicité, l’orientation sexuelle, la monoparentalité et/ou le handicap, par exemple, aggrave encore les défis auxquels les femmes sont confrontées.
Reconnaître et prendre en compte ces multiples facteurs est essentiel pour accueillir et maintenir une main-d’œuvre dans des environnements de travail plus inclusifs et équitables.
En ce sens, le Y des femmes offre aux employeurs l’atelier de sensibilisation participatif Tu viens d’où?, traitant notamment du rôle des biais inconscients dans le processus de recrutement du personnel et de l’importance de créer des environnements de travail inclusifs exempts de microagressions.
Pour arriver à une société véritablement égalitaire, dans la loi comme dans les faits, il est essentiel d’adopter une approche globale et de donner une voix aux personnes les plus vulnérables.
Voilà pourquoi le Y des femmes de Montréal, en collaboration avec un vaste réseau de partenaires communautaires, joue un rôle actif sur le plan de la défense des droits et intérêts des femmes et des filles.
En sensibilisant les décideurs publics et privés à leurs enjeux spécifiques et en les amenant toujours à se demander : « Qui devrait être à la table de réflexion? Qui n’y est pas? Quels sont nos angles morts?», le Y des femmes veut générer des changements sociaux durables.
Quand on débute ainsi, l’égalité sociale et de genre y trouve forcément son compte. Socialement, éthiquement, moralement et économiquement, une société ne peut se permettre que 50 % de sa population soit défavorisée dès la ligne de départ.

Références :
[1] https://statistique.quebec.ca/vitrine/egalite/dimensions-egalite/revenu/revenu-median
https://statistique.quebec.ca/fr/produit/publication/portrait-des-femmes-ainees-quebec-conditions-materielles#revenu
[2] Alors que certains articles affirment que la ménopause s’accompagne souvent de problèmes de santé pouvant affecter les performances professionnelles pouvant pousser certaines femmes à réduire leurs heures de travail, voire à quitter leur emploi, d’autres stipulent que les femmes doivent paient une « taxes rose » sur les produits esthétiques et hygiéniques dont elles ont besoin à différentes étapes de leur vie (ex. produits menstruels, hormones, soins de conforts, etc.).
[3] https://www.rcinet.ca/fr/2019/10/02/regroupement-des-centres-de-femmes-du-quebec-femmes-et-travail-invisible-droit-des-femmes-equite-en-emploi-remuneration-du-travail-invisible-travail-invisible-et-sante-psychologique-et-emotionnel/ (2019)
[4] Autrement dit, conservant les actifs souvent contractés en leur seul nom, les hommes repartent avec le patrimoine familial, alors que leur conjointe reparte « avec le pot de yaourt vide », fragilisées par la précarité de leur situation.
[5] https://www.ydesfemmesmtl.org/les-defis-du-logement-pour-les-femmes-a-montreal/ et https://www.ydesfemmesmtl.org/crise-du-logement-encore-plus-difficile-pour-les-femmes/
[6] https://procheaidance.quebec/statistiques/
[7] https://www.inspq.qc.ca/violence-conjugale/statistiques

